dimanche 1 décembre 2013

Karma Chapitre 4



Chapitre 4

_Bonjour monsieur Hugo, prenez place je vous prie. Je vous accorde 15 minutes. Monsieur Gibson, faites le nécessaire pour le prochain rendez-vous, je ne souhaite pas être en retard comme vous le savez.

A peine l’ordre donné que la voiture s'élance vers l'inconnu. L’homme qui est assis en face moi n’est pas n’importe qui. Il porte une barbe grisonnante parfaitement taillée, les cheveux poivre et sel coupés courts, une paire de lunettes dernier cri, un visage aussi rond que marqué par la vie. Sa voix est la fois posée et légèrement aiguë  teintée de cynisme et d’une amertume retenue. Son costume anthracite est confectionné sur mesure alors que son maintien général indique un relâchement évident. L’individu montre des signes criants de lassitude. Ce qu’il représente est devenu une charge trop lourde à porter.

Mon hôte est un haut fonctionnaire de l’état. Il est le premier conseillé du ministre de l’économie.  

L’homme se sert un verre de whisky de chez Alberfeldy. Il y plonge deux glaçons, agite légèrement son verre, attend un instant mais se ravise avant de le déguster. Son regard est tourné vers la vitre. Il ne prononce pas un mot, laisse le silence s’installer, ne  m’offre pas de l’accompagner. La berline roule énergiquement portée par un ronronnement limpide et doux, presque inaudible. Le conseillé fini par prendre une gorgée. Il agite le liquide sirupeux au creux de son palais, capte les arômes, accepte l’aigreur alcoolisée, puis l’avale d’un trait.

J’ai cherché pendant de longs mois à lui parler. Il est la clé de ma vie, de mon unique objectif. Lorsque j’ai aperçu pour la première fois son visage aux infos, j’ai revu les images qui m’ont traversées lors de ma dernière mort.  J’ai aussitôt su ce qu'il était. C’est un exercice très difficile. Retrouver les personnes de mes visions est un terrible casse-tête. Je ne sais jamais qui, ni quand, ni où ils croiseront ma route. Il m’arrive souvent de passer totalement à côté.

Franck Demont est un homme politique de l’ombre. Il ne fait jamais parlé de lui, ne supporte pas la lumière, ni discourir de longues heures devant un public tout acquis. Son CV est impressionnant, truffé de fonctions et de coups d’éclats dont personne ne connaîtra la réelle étendue des dégâts. Derrière son allure bedonnante et presque nonchalante se cache un homme rempli d’ambitions et de convictions.  

Le silence imposé me met mal à l’aise. Je sens une nostalgie, une fatigue de sa fonction. Il y’a manifestement un autre visage à découvrir dans cette communication de sourd. Une insistance malsaine, profondément noire, presque horrifique. Une vie passée à comploter, à trahir, à torturer mentalement. L’homme prend une nouvelle rasade, replace très lentement le verre sur la tablette de la portière et lève enfin les yeux sur moi.  
_Aimez-vous la musique monsieur Hugo ?
La question me désarçonne.
_Qui n’aime pas la musique ?
Je réponds mécaniquement.
L’homme prend une nouvelle fois son temps. Il réfléchit, me fait comprendre que c’est lui qui commande.
_Bien plus de personnes que vous ne pourriez l’imaginer Monsieur Hugo. La musique n’adoucit pas les mœurs, croyez moi. C’est une variation de la vie que peu d’oreilles saisissent. Elle peut être agressive, douce, infernale, rythmée, mélodique, cassante, plate, douloureuse, ou même mortelle… tout dépend du style que le musicien choisira d’adopter.
_J’imagine que vous devez être doué pour proposer autant de variétés musicales ?
_Plus jeune, j’étais ce que l’on appelle un virtuose dans mon domaine. La vie m’a apporté son lot de fausses notes et de mauvaises partitions comme à chacun. De quoi perdre tout ce qui faisait de moi un musicien hors du commun. Avec le temps, vous ne jouez plus que des morceaux préformatés et calibrés par vos producteurs, ceux qui vous permettent d’exister.
_Nous avons toujours le choix de jouer notre propre musique. A nous ne pas perdre la main…

L’homme reporte son regard sur la vitre, saisit son verre et ingurgite directement la liqueur. Son regard n’indique rien, ses traits non plus. Juste cette impression de regrets qui le ronge.
_Très juste Monsieur Hugo. Vous marquez un point. Je crois que nous avons trouvé un terrain d’entente. Vous comprenez donc pourquoi vous avez éveillé chez moi un certain intérêt ?
_Ma… profession ne court pas les rues. J’éveille souvent ce genre d’intérêt pour les hommes de pouvoir.

Pour toute réponse, Franck Demont appuie sur l’une des commandes de la portière. Derrière moi, une vitre teintée glisse lentement pour isoler l’espace passager.  Je ne suis pas plus rassuré que cela, mais à priori, le premier couplet de notre entretien a été composé correctement.
_Je ne vous poserais la question qu’une seule fois. Soyez franc et direct, ne me mentez pas. Je le saurais de toute manière et vous ne voudriez certainement pas en subir les conséquences. Je prends un énorme risque en vous accordant mon attention. Etes-vous réellement capable de visualiser les vies antérieures ? De permettre d’avoir moins… de Karma pour la prochaine vie ? En acceptant évidement que le cycle de notre existence soit ainsi…

A mon tour de le faire patienter. Je marque une longue pause. Je réfléchis à chacune de mes phrases. Je ne dois pas me louper. A travers cet homme je retrouverais ma muse. Il doit me guider jusqu’à elle. Quand et où, je n’en sais absolument rien. C’est une histoire de confiance. Il me faut gagner la sienne.
_C’est assez compliqué tout en étant simple. Je ne donne aucune garantie. La seule que vous posséderez est celle de votre carte Karmique actuelle. Ce que vous êtes devenu depuis que… vous existez. A partir de là, à vous de choisir ce que vous ferez de mes informations. Et il y’a un prix à payer aussi.
_L’argent n’est pas un problème. C’est croire en ce que vous me proposez qui est le problème  J’imagine que vous comprenez pourquoi je fais appel à vous et ce que j’attends exactement.
_Vous n’êtes pas le premier dans ce genre de situations, si cela peut vous conforter.
_Je ne peux me permettre de vous laisser plonger dans mes secrets, c’est impossible.  
_Vous n’avez pas le choix. Il n’y a pas de tri. Je regarde tout en une fois.
_Combien de temps cela prendra ?
_Pour faire la carte ? Pas plus d’une ou deux secondes. Pour vous guider ensuite ? Et bien cela dépendra complètement de vos actes.
_Fort bien. Pour tout vous dire, ça ne me concerne pas directement. Je crois que cela dépendra surtout de vos compétences, de votre capacité à me renseigner et de votre implication…

Je reste interdit. Je ne comprends pas. D’ordinaire on paye mes services pour corriger les erreurs en espérant que la prochaine vie soit moins infernale que le programme prévu par nos actes. Je n’interviens que pour indiquer, je suis un informateur rien d’autre.  Je ne suis en aucun cas acteur.
_Je ne saisis pas très bien où vous voulez en venir.
_Vous m’avez confirmé à l’instant même être capable de connaitre une personne mieux que n’importe qui dans ce foutu monde et d’une manière extrêmement rapide. J’ai besoin de votre don pour… espionner et déceler les failles chez quelques personnes, certainement pas pour me lire.

Je ne m’attendais pas à ce  refrain-là. J’ai joué en croyant maîtriser le musicien, mais c’est une autre partition qu’il m’oblige à composer.
_Et si je refuse ou que je transforme les informations souhaitées ?
_Il me semble vous l’avoir déjà dit, vous n’aimeriez pas en subir les conséquences.
_Je n’ai pas le choix.  
_Pas vraiment. Vous voyez monsieur Hugo, c’est moi qui choisit la musique et non vous.
_J’écoute de tout, ce n’est pas un souci. Je sais m’adapter.

Franck Demont s’affale lourdement dans son siège, médite peut être quelques instants sur la joute que nous venons d’effectuer. Il regarde sa montre, inspire profondément, ferme les yeux et fait retomber sa tension. Son visage change d’expression. De cette nostalgie si marquante qui m’avait frappé, il ne reste plus qu’un léger abaissement des fossettes. L’homme politique refait surface.
_Notre entretien prend fin dans 2 minutes. Je ne sais absolument pas pourquoi vous vous êtes mis sur mon chemin, mais je vais me servir de votre don. Mes hommes prendront contact avec vous en temps et en heure. Ils vous désigneront alors une cible. Il me faudra cette fameuse Carte Karmique. Je ne vous demande rien de plus. Votre prix sera le mien. Une partie vous sera payée une fois votre première mission effectuée, une sorte de période d’essais. Le reste lorsque nous nous quitterons.
_Ce n’était pas à ce genre de prix auquel je pensais.
_Ah, vous me surprenez ?
_Votre carte à vous, je dois la lire absolument.
J’y vais directement, tant pis. L’homme me menace et va m’utiliser.  Je risque de tout perdre. Il me faut visualiser sa carte coûte que coûte.  
_Vous prenez vos aises Monsieur Hugo, vous n’êtes pas en mesure de me demander cela.
_Si je suis rentré en contact avec vous, c’est pour pouvoir vous lire. J’ai besoin d’une information que vous détenez  et qui n’a aucune importance à vos yeux. Vous m’avez demandé de jouer franc jeu, je le fais.
_Et quelles garantis aurais-je que vous n’utiliserez pas cela contre moi ?
_Je suis venu à vous. C’est ma musique. Je vous donnerais les bonnes informations, c’est donnant donnant. Vous vous assurez comme cela que je ne changerais pas ce que j’ai vu et en contrepartie, vous me laissez prendre ce que je cherche.

La berline s’est arrêtée depuis 5 minutes. Je ne m’en suis pas rendu compte. Le conseillé me fixe gravement. A tout moment, il peut refuser, me faire tuer dans la demi-heure qui suit, faire disparaître mon corps et m’obliger à reprendre tout mon plan depuis le départ.
_Réussissez ce que je vous propose et j’accepterais. Il est temps de vous en aller maintenant.  Nous avons dépassé la durée accordée par ma secrétaire. Mon prochain rendez-vous ne va plus tarder et je ne souhaite pas que vous vous croisiez.

La berline se trouve dans une rue adjacente à l’immense bibliothèque nationale. La portière s’ouvre automatiquement devant moi. L’homme de main. Son visage me glace une nouvelle fois. Avec hésitation, je mets un pied dehors. Quelque chose ne fonctionne pas. Pourquoi un homme de cette importance donne rendez-vous devant un bâtiment aussi public, un lieu où n’importe quels dangers peut subvenir. Je ne comprends pas. Pourtant Demont a expressément demandé à son chauffeur d’être à l’heure pour cette rencontre.
_Une dernière chose monsieur Hugo.
La voix du conseillé stoppe net mes réflexions.
_Chef d’orchestre. J’étais chef d’orchestre dans ma jeunesse.

J’hésite à répondre. La brute me fait signe que le temps de parole est écoulé. Je prends mon sac de sport, j’avance droit devant sans savoir vraiment ce que je fais. Je regarde les bâtiments aux alentours pour me situer.  Mon attention se reporte sur la rue, la place de la bibliothèque, les escaliers pour y accéder et puis… le temps s’arrête.  

Une silhouette.

Une femme.

Elle.

Brune, fine, de taille moyenne. La démarche non assurée, une allure vestimentaire simple mais diablement charismatique. Les cheveux carrés tombant légèrement en cascade sur le visage. Une paire de lunette ajustée sur un petit nez qui donne ce style si particulier intello chic. Elle marche vite. Elle porte un énorme sac d’étude. Elle me passe devant sans un seul regard. Je n’existe absolument pas. Son odeur s’invite dans tout mon corps. Ses phéromones m’agressent.

Ma muse.

Je me retourne tout de suite ou lentement. Je n’en sais rien. Je ne sais plus. Elle se dirige droit vers la berline. Elle ralentit étrangement son allure, hésite à pivoter. Elle fait un mouvement de la tête. Elle est perturbée. Je sais ce qu’elle vient de ressentir. Elle choisit pourtant ne pas suivre son intuition et continue vers la voiture. La porte est encore ouverte, tenue par le garde du corps. Elle s’engouffre dedans.

_Bonsoir mademoiselle Demont.

La porte se referme. La berline repart comme elle est arrivée, sans faire de bruit. Ne reste plus que les battements de mon cœur qui ne parviennent pas à se calmer.  

dimanche 27 octobre 2013

Karma Chapitre 3


Chapitre 3

5 ans avant ma mort.

Le gant s’écrase lourdement sur ma joue et percute mon nez dans la demi-seconde qui suit. Sous la pression du choc, je lâche un grognement de désapprobation  en repositionnant ma garde haute. Une erreur. Un pas chassé me frappe aussitôt la cuisse et m’oblige à plier le corps. J’offre une ouverture franche sur la droite. Je cherche aussitôt à rééquilibrer. Trop tard. Un crochet intérieur me tambourine puissamment le flanc, puis c’est un gauche avec une rapidité inattendue.

J’ai le souffle coupé, les muscles en feu. Me sortir de là rapidement. Une seule solution. Reculer suffisamment pour reprendre mes esprits et jauger de la situation. J’y parviens maladroitement. Je n’obtiens que quelques instants de répit avant le prochain assaut.

En face de moi, une femme. Pas n’importe laquelle. 25 ans, brune, les cheveux mi-long ondulés, le visage un brin juvénile, le regard du guerrier qui maîtrise son combat. Depuis exactement une minute et trente secondes je tente de répondre à son engagement. Elle est extrêmement puissante, une dextérité au-dessus de la moyenne, une technique à toute épreuve. Très peu de déchets dans ses attaques, des points faibles réduits au strict minimum. Elle a imposé son rythme, maîtrise son style, anticipe chacune de mes feintes. Il me reste encore trente secondes à tenir.  Je n’ai aucune ouverture pour riposter et frapper.

Autour de notre ring, trois autres petites arènes et différents ateliers de frappe. La salle de sport est assez minimaliste mais suffisamment grande pour contenir un club de boxe française, la savate. Peu de personnes connaissent ce lieu. Il n’y a ici que des experts, des anciens ou futurs champions.

Dans cette vie, j’aime le sport. Non pas pour les frasques des stars de foot ou pour les performances hors du commun d’un athlète. J’aime le sport pour une toute autre raison. Pour ce moment si particulier ou le temps s’écoule comme une illusion. L’esprit lâche, il n’est plus vraiment là. Je recherche constamment cet état. Le cerveau ne réfléchit plus, mais ressent. Plus d’idées noires, plus de réflexions, plus d’attente. Rien que le présent. C’est aussi ce que je vis quand je meurs…

Ma « sparring partner » flaire mon hésitation. Elle comprend que j’analyse, que je cherche une entrée dans sa défense.  Elle comprend aussi que je réfléchis trop quand il est question de feeling. Trois pas, une feinte de corps habilement placée et elle m’expédie un fouetté de la jambe droite dans les côtes, immédiatement suivi d’un  gauche. Une petite ouverte. Je riposte aussitôt en m’écartant sur la droite et en plaçant à mon tour un crochet. Je touche. Pas suffisamment. Elle réplique par le même geste. J’esquive encore mais son chassé me prend une nouvelle fois la cuisse, puis un double fouetté dans l’abdomen pour finir par une droite.
Je me tords de douleurs. Je n’ai rien pu faire.

Ding. Fin du combat. La prochaine fois je réfléchirai un peu avant de me mesurer à une championne. 4 mois d’entrainements intensifs, ce n’est pas assez. Vous vous demandez ce que je fais ici peut être ? Et pourquoi je m’inflige des corrections ? Je vous l’ai déjà dit. Tout ce que je fais, je le fais pour elle, pour nous. Rien n’est laissé au hasard.

Je salue ma partenaire. Elle me sourit. Le rictus de la victoire, de celle qui sait ce qu’elle veut et comment elle l’obtient. Je ne l’a connais pas depuis longtemps. Je sais qu’elle a eu une enfance difficile. Je sais aussi qu’elle a toujours eu de la volonté. Le genre à prendre son destin en main. Une famille compliquée, une vie toute tracée. Il lui a fallu beaucoup de courage pour casser le cycle parental. Énormément même pour parvenir à cette vie. Elle a réussi. Cela se sent dans son style de combat. Il y’a de la passion, de la force, du respect. Elle est exceptionnelle dans un son élément.

Sur le ring adjacent, un autre duel prend fin. Deux colosses s’y affrontaient. L’un est chauve, le visage taillé à coup de serpe, les muscles gonflés aux stéroïdes. Malgré son allure à vous arracher deux bras pour un regard mal placé, le type parait sympathique comparé au deuxième challenger.   Plus sec, plus petit, moins impressionnant physiquement, l’homme dégage une violence rarement vue. Ses coups ne sont pas que puissants et bien ajustés. Ils sont vicieux et sournois. Il frappe constamment sur le point faible, ne boxe qu’avec des feintes, tout en arrogance. Il ne domine pas. Il ne respecte pas, il écrase. La fin du décompte temporel doit coïncider avec le chaos de son adversaire. Son regard est fiévreux de haine et de violence.

Mes affaires sont posées sur le banc, juste à côté de ce monstre. Je prends ma serviette calmement, m’essuie les cheveux, enlève la sueur de mon cou, de mon visage. Je regarde du coin de l’œil ma partenaire. Elle me sourit, elle est satisfaite du combat. Je l’aime bien. Elle a un truc.
_Alors ça fait quoi de se faire défoncer par une gonzesse ?
La voix est aiguë, crispante. La face de haine vient de s’asseoir sur le banc.
_Tu veux essayer ? Un agréable moment je t’assure.
J’essaye d’être sûr de moi. Ne pas baisser ma garde, quitte à prendre un coup au passage. Je riposterai du mieux que je peux.
_Tu te crois malin ?
_Le refus est une marque de faible.
_Ne me prends pas pour un con. Je sais qui tu es. Tu prends tes affaires, tu te casses d’ici, tu oublies l’adresse du club, tu effaces mon nom de ta mémoire.
_Et si je refuse ?
_Ça fait des semaines que tu te renseignes sur moi. J’aime pas les fouilles merde dans ton genre. Tu as deux solutions et trente secondes pour en prendre une. Tu dégages ou tu dégages…
_Si tu sais qui je suis, tu sais donc de quoi je suis capable.
_Des conneries.
_Pourtant, tu sais qui je suis…
_Personne ne peut savoir ce genre de choses. On vit et on meurt, point. Y’a rien de l’autre côté. Te reste 15 secondes.
_Et si je te dévoile ce que tu as vécu et ce que tu vas vivre, tu me croiras après ?
Le type me regarde méchamment. Un regard que je connais par cœur. Le regard de celui qui craint que je ne découvre les pires de ses secrets. Il crispe ses muscles, empoigne sa serviette et la passe sur son visage.
                _5 secondes.
                _J’ai choisi, je reste…
Je mesure mes paroles comme les gestes d’un combat.  Il est troublé. Il a baissé mentalement ses défenses. J’ai feinté pour prendre le dessus. Je cherche l’ouverture. Il va céder. Sa curiosité est trop forte. Il veut savoir. A moi d’en profiter pour placer mes coups. Je n’aurai pas d’autres opportunités pour parvenir à mes fins.  
D’un geste sûr, je pince violemment l’encolure de son cou à la manière de Spock dans Startreck. Je pourrais faire n’importe quels gestes, cela reviendrait au même. Mais j’aime cet effet de surprise. J’ai absolument besoin de cet instant spontané. Le seul qui permette d’accès au «  moi ». Je lis dans son regard l’incompréhension. Il sait que je vois maintenant. L’acte ne prend qu’une à deux secondes pour vous. Pour moi c’est un long, un très long voyage dans l’univers du ralenti.
Ses vies ont débuté dans une caverne. Il fait froid, c’est l’hiver, il n’est âgé que de 2 ans.  Il est recouvert d’une épaisse couverture fabriquée avec la peau d’un vieil ours. Il a très faim et ne parvient pas à le dire à ses parents. Cela fait 2 jours que le père n’a rien trouvé. Sur sa gauche il cherche à faire du feu en utilisant les éclats de deux silex. L’homme a peur pour sa famille. Le garçon mourra pourtant dans la nuit, emporté par la fièvre avec la colère de n’avoir pu exprimer sa souffrance.
Après plusieurs existences sans intérêts, je le retrouve aux confins de la campagne de l’attique. Il est vieux, seul, mal aimé, rempli de haine. Il se vengera. Je le croise en Italie vers 1496, il est en guerre. Il est abandonné par les siens. On lui coupe violement  la jambe. Il meurt rongé par la gangrène. Nord de l’écosse. 1652. Un simple paysan d’un petit clan. Il est lynché à mort devant sa compagne et ses enfants par des indépendantistes. C’est sa femme qui l’a trahi. Plusieurs autres vies où se mélangent  un peu de tout. Chine 1894. Les japonais sont arrivés à pékin. Ils essayent de préserver l’art du Wing Chu. Ses plus jeunes disciples sont massacrés, il meurt fusillé. 4 balles dans la tête.

C’est cet homme rempli de haine, souffrant d’une injustice accumulée depuis des siècles qui est assis à côté de moi. Je retire aussitôt mon emprise. Son regard reprend sa violence, ses défenses sont de nouveaux en place. Son bras me pousse brusquement.
                _Espèce de connard ! Qu’est-ce que tu m’as fait ?
Il cherche à reprendre le contrôle du combat. Je dois tout de suite enchainer. Surtout ne lui laisser aucune chance. Le prendre à son propre jeu. Je dois l’écraser.
                _Tu as une faiblesse récurrente à la jambe droite, ton enfance a été un calvaire et tu as du tuer ou tabasser ton père. Tu emmerdes le monde. Tu violentes toujours les femmes, mais personne ne l’a jamais su. Tu as plusieurs fois trahi tes rares amis et tu as des maux de tête récurrents. A mon avis, si tu continues sur ce chemin, dans ta prochaine vie tu seras vraiment dans la merde…

L’homme devient blanc, glaciale. Un froid polaire à vous pétrifier le sang. Je me tiens prêt  à toute éventualité. Contre toute attente, il se lève sans un mot et se dirige vers les vestiaires. J’ai regardé instinctivement ma partenaire. Elle m’a observé curieusement pendant toute la conversation. J’imagine son état. Elle se demande ce que j’ai bien pu raconter. Elle ne comprend absolument rien. Elle déteste ce type. Elle sent un danger, elle me le fait comprendre avec un regard noir. J’ai joué avec le feu. Je viens de me brûler pour mon unique but. Elle cherche à me protéger. Je l’aime vraiment beaucoup cette fille. Elle se lève en colère et disparaît elle aussi dans les vestiaires.

Je range calmement mes affaires. Mon esprit est tendu au maximum. Je surveille mes arrières. Je prends mon sac, ajuste mon sweet à capuche et me dirige vers les WC  Je prends mon temps, je respire un grand coup, puis je retourne dans la salle, direction la sortie. Pas de nouvelles du type. Je jette des coups d’œil autour de moi. Pas de traces non plus de ma partenaire. Elle n’est pas encore sortie, ou peut être déjà partie, déçue par mon attitude. Je me sens désarmé, nu comme un nouveau-né dans défense. J’aime les sports de combat,  je ne serai jamais un bon guerrier.

Je m’aventure dehors. Il fait gris, un temps humide. Il va pleuvoir dans pas longtemps. Quelques voitures sur le parking. J’avance lentement. J’ai mené mon assaut du mieux possible. Ai-je gagné ?
Au même instant, une main m’agrippe l’épaule et m’oblige à me retourner. Elle ou lui ?

Malgré sa taille plutôt modeste, le type me domine physiquement. Il lâche son emprise mais m’intime de le suivre sans un mot. Ma partenaire sort. Elle me cherche du regard, me trouve et reste incrédule devant la situation. Elle mime de laisser tomber son sac pour venir à mon aide. Je lui fais comprendre que je maîtrise totalement la situation. Elle ne saisit absolument rien à ce que je fais.

Moi si.

L’homme m’amène un peu à l’écart. Ma partenaire nous suit du regard. Il y’a une grosse berline noire aux vitres teintées garée dans un coin. L’homme m’y conduit. La porte arrière s’ouvre. Je ne vois absolument pas le passager. Juste une paire souliers brillants. Mon garde du corps m’invite à monter. 
                _ Je ne sais pas si c’est de la magie ou quoi, mais plus jamais tu me touches c’est compris ?
Puis avant que j’embarque dans ce qui pourrait être mon dernier voyage, le type averti le passager.
                _C’est lui. Il est bien ce qu’il prétend. Il ne ment pas. Il m’a raconté des choses que moi seul savais.

La porte se referme sur moi dans un claquement sinistre. Au loin la fille avec qui je viens de passer les 4 derniers mois se demande encore qui je suis. Je ne lui ai jamais donné mon nom ni révélé ce que je faisais. Nous n’en avons pas fini elle et moi, je le sens. Je me suis entraîné comme un fou à la savate afin de rencontrer la personne assise à l’arrière de la berline. C’est elle qui doit me guider vers ma muse.

Rien n’arrive pas hasard. Je vous l’ai dit, tout est pensé et contrôlé depuis plusieurs vies…

dimanche 6 octobre 2013

Karma Chapitre 2


Chapitre 2


On a coutume de dire qu’au moment de notre mort nous rejouons notre vie à vitesse grand V. Une sorte de film passé en accéléré, une « super » bande annonce d’une fraction de seconde dont le générique se finirait par le couloir lumineux.  De la foutaise. Le réalisateur de ce court métrage, c’est notre propre cortex. Il subit une poussée d’activité extrême. Il n’y a strictement rien de magique ou de mystique. Juste une activité chimique qui s’emballe un peu trop. Une overdose de connexions électriques si vous préférez. 

J’ai beau le savoir, je suis toujours dépassé par ce moment si particulier de notre existence. Parce que je suis capable de visualiser toutes mes vies, ce temps hors du temps se décompose en un fragment d’éternité. Ma tête est sur le point de percuter la route mais mon esprit voyage déjà ailleurs. L’univers s’est figé et me transporte dans les environs de Sparte, l’antique citée hellène.

C’est ici que tout a commencé.

Une fin de journée d’automne. Il fait encore chaud pour la saison. Aucune averse depuis deux semaines. Le vent soulève d’épais nuages de poussière sur le chemin. Je cours comme un fou pour échapper à mon ennemi. Une meute de chien a été lancée à mes trousses. C’est un hilote qui les guide sur l’ordre son maître, un « homoioi », un père de la cité. Ils me poursuivent depuis une bonne heure. Je n’arrive pas à les distancer. Ils reniflent ma sueur à chaque croisée de chemin, sentent ma peur à chaque pause. Impossible pour moi de masquer mon odeur pestilentielle avec de la boue. Les phéromones volent dans l’air aussi facilement qu’un javelot lancé par un athlète. Plus j’avance, plus je me trahis.

Je n’ai que 12 ans. Ma vie ne tient même pas à un fil. Je peux mourir à tout moment. Que ce soit de faim, de soif, rongé par une blessure, tué dans une chute ou dévoré par les chiens, le vieux Charon m’attend patiemment sur son navire. Peu d’entre nous ressortirons vivant de l’Agogé. Nous en sommes conscients dès notre plus jeune âge. Ce ne sont pourtant pas les conditions infernales de notre  éducation qui nous condamnent, mais nous même.

Je cours sans m’arrêter. Mon ennemi n’est pas la meute. Il s’appelle Cléomène. Il a 12 ans comme moi. Il y a deux jours nous avons formé un duo pour survivre. C’est interdit selon la loi de Lycurgue. Mais tant que nos professeurs ne sont pas au courant, tout est possible. Nous avions faim. Le marchant était bedonnant et un peu en retrait des autres étaux. Nos estomacs criaient famine, les corps meurtris réclamaient une pause, un soulagement. J’ai couru en premier, j’ai saisi plusieurs pains et je me suis enfui. Comme prévu, l’homme a bondi pour m’attraper. J’ai accéléré ma course et j’ai jeté un rapide coup d’œil derrière moi. Cléomène s’emparait d’un maximum de nourriture pendant que j’occupais l’homme. J’ai lâché les pains sur le chemin et tourné brusquement dans une ruelle étroite pour m’échapper. L’homme s’est aussitôt arrêté pour récupérer ses biens. Je me suis évanoui dans la nature. Le coup classique de la diversion. La plus simple des tactiques que l’on apprend à l’école.
J’ai retrouvé Cléomène à la sortie de la ville. On a rigolé, on s’est regardé, on s’est épié et on a compris. La prochaine fois ce serait un autre jeu. Nous connaissons les règles pour devenir officier citoyen. L’un de nous deux ne pourra rentrer à l’école à la fin de l’année.
 
Je cours comme un fou pour échapper à mon ennemi.

Le cinquième jour, Cléomène proposa un plan différent. « Mon ami » prévoyait que l’on attaque ensemble ce coup-ci. Surprise, rapidité et dextérité. Mon « ami » ne m’informa pas de son deuxième plan. Il me laisserait seul prendre les risques et signalerait ma présence. Pendant mon lynchage, il chaparderait tranquillement et se sauverait en m’abandonnant aux tortionnaires. Cléomène me trahirait sans aucun état d’âme, comme n’importe quel autre élève. C’est la loi de l’Agogé.  Survire coûte que coûte.

Je ne suis absolument pas fait pour être soldat. Je suis beaucoup trop tendre comparé à Cléomène. Il est bien plus fort et déterminé que moi. Il est fils de roi et le deviendra certainement à son tour. Il est aussi dur que son père, aussi froid qu’une pierre. Il veut me tuer car  j’ai compris au dernier moment ce qu’il comptait faire. Sans l’avertir, j’ai retourné son stratagème contre lui. Il s’en est manqué de peu qu’il meure sous les coups de fouet. Il a  fini par s’échapper et me pourchasse lui aussi.

Je cours encore et encore pour échapper à mon ennemi. Par chance, j’ai aperçu des Oïcos, des demeures familiales rurales regroupées sur les hauteurs d’un coteau. J’ai cavalé vers ce mirage pour y trouver un peu de repos. Je pourrais dormir secrètement dans une étable jusqu’au petit matin. Je dois absolument désorienter mes poursuivants. J’applique les leçons de l’école. Je parcours un maximum de distance à l’envers pour faire croire à un autre chemin. Je prends soin d’effacer mes traces avec des branchages. Je finis par frotter mon corps avec de la mélisse sauvage en espérant que le parfum d’agrume freinera l’odorat des chiens pendant quelques heures.
 
Mon rythme cardiaque ne cesse de s’emballer. Mon corps aussi fragile qu’une brindille ne parvient pas à contenir ma respiration.  J’ai peur, terriblement peur. Je voudrais presque mourir. Je voudrais revoir mes parents. Je voudrais ne jamais être né. Je ne comprends pas ce que les dieux attendent de moi. A quoi sert ma vie ? A quoi je sers ici ? Je préfère les arts, la musique, le théâtre, j’aime écouter les histoires et les raconter. On me demande d’être un soldat alors que je n’aime ni la guerre ni porter une arme. Quelle est ma destiné ?

Sur le versant opposé, le soleil s’est couché depuis un moment derrière les arbres. J’approche des édifices comme une âme errante. Je me cache derrière le premier bâtiment.  Je fais le moins de bruit possible. Je serais à l’abri des regards quand la dernière lueur du jour s’éteindra. Une fois le noir complet, je me glisserais tranquillement à côté des chèvres pour me reposer. Leur présence masquera la mienne. Je suis prêt à me lancer.
                _Hey !
Je sursaute, terrifié. Une voix sortie de nulle part m’interpelle. Une voix de fille.
                _ Qui es-tu ?
Je suis pétrifié. Je n’ose pas bouger.
                _ Retourne toi ! Je ne vais pas te manger !
Sa voix est envoutante. Incroyablement mélodique, divinement douce.
                _T’as peur ou quoi ? Tu es un des garçons de l’Agogé ?
Je prends mon courage à pleines mains et je me décide à lui faire face. Lentement je tourne la tête. Lentement son visage se dévoile au mien. Lentement je la découvre. Elle est brune, des cheveux bouclés lui tombent en cascade sur les épaules. Son regard est pétillant, perçant, séduisant, mais bouleversant de tristesse. Elle me sourit parce qu’elle s’amuse de mon attitude déconcertée. Son sourire est un sourire à tomber. Je n’ai jamais rien vu d’aussi beau sur un visage. Il épouse parfaitement la rondeur de ses joues. Au fil des secondes qui s’écoulent, son expression se transforme. Elle ne sourit plus du tout maintenant. Elle me regarde avec insistance.  Quelque chose d’incroyablement étrange se produit. Le temps s’arrête. Nous ne pouvons plus détourner les yeux l’un de l’autre. Je parviens tout de même à articuler quelques mots.
                _Je… je m’appelle Euclésias. Je… Est ce que je peux emprunter l’étable pour la nuit. Je… je ne ferais pas de bruit je te le promets.
La fille a perdu toute son assurance du départ. Elle est perturbée. Je la sens presque tremblante. Elle hésite. Elle s’approche tout de même près de moi. Elle reprend un peu de ses moyens.
                _ Tu devrais peut être te laver un peu non ? Tu sens horriblement fort ! Tu as faim aussi ? Attends-moi dans la petite cabane sur ta droite là. Elle n’est pas occupée et il y’a du foin pour t’allonger. Je t’y retrouve dans pas longtemps.

Je m’exécute sans trop demander pourquoi. J’ai l’impression d’être tombée sur une nymphe, de celle qui n’existe que dans les rêves. J’attends recroquevillé dans un coin, anxieux. Soudain la porte s’ouvre. Je tressaute. C’est elle. Elle porte de l’eau dans une cruche. Dans un panier, elle a rassemblé du pain, du fromage et du raisin.  Sans prononcer une parole, elle s’agenouille à côté de moi. Elle m’enduit le dos d’un onguent qu’elle racle avec un vieux couteau émoussé. Elle verse ensuite l’eau sur mon corps. Puis elle sèche ma peau centimètre après centimètre en utilisant un linge propre. Son touché est d’une délicatesse insoutenable. Je ne résiste pas. Je lui prends la main et la guide vers mes lèvres. Je me risque à lever les yeux sur elle. Elle me regarde avec une intensité qui me fait frissonner. Son corps dégage un parfum enivrant. Je pose délicatement mes lèvres sur son cou, son oreille, sa joue, ses lèvres. Le baiser le plus extraordinaire auquel j’ai gouté. Il n’y a aucun mot pour décrire ce que je ressens à ce moment-là. C’est un mot sans nom.
                _ Je dois repartir me souffle la fille. Ils ne savent pas que tu es là. Mon père va se poser des questions si je ne rentre pas maintenant. Et s’il te trouve…
                _Je t’attendrais toute ma vie.
                _Ne soit pas bête. Tu vas déguerpir dès les premières lueurs du soleil. Tu feras comme tous les garçons. On ne se reverra pas.
                _Pars avec moi ! Partons loin d’ici. Disparaissons. L’école pensera que je suis mort.
                _Je ne peux pas. J’ai ma vie ici, ma famille. Si je faisais ça… je… je serais une honte pour les dieux et les miens. Je ne veux pas les décevoir. Et puis, je suis déjà promise à quelqu’un.
                _Alors je deviendrai riche et j’achèterai ta main.
                _Tu m’auras oublié d’ici là.
                _Je patienterai pour ma muse.
                _Tu en trouveras une autre.
                _Tu es l’unique.   
Pour toute réponse, elle rigole. Mes paroles ne reflètent que l’insouciance d’un gamin de 12 ans qui rencontre l’amour pour la première fois. Un garçon qui rêve. Elle m’offre un dernier baiser puis s’échappe par la porte. Elle s’arrête dans l’embrasure,  tourne son visage vers moi et m’accorde le plus beau sourire du monde. C’est sa manière de communiquer. Elle me fait passer son message. Elle n’a pas le choix. Sa famille a décidé pour elle. Et comme toutes les filles, elle honorera les siens et fera de son mieux.
   
La fraîcheur de la rosée me réveille. Ce sont pourtant mes sens en alertes qui m’interpellent en premier. J’entends des pas. Le genre de démarche feutrée que l’on apprend à l’école. Cléomène m’a retrouvé. Il n’a pas dormi de la nuit pour ça. Ses motivations sont on ne peut plus claires. Il veut me tuer. C’est la règle de l’Agogé. Je n’ai pas assez de temps pour préparer une tactique. Les pas se rapprochent. J’entends leur léger bruissement frotter la terre. Je me lève d’un coup, j’ouvre violement la porte et je fonce. Je ne regarde ni à droite ni gauche, juste devant moi. Il y’a un sous-bois qui donne ensuite une petite colline escarpée. Mon unique chance.

Je cours pour fuir mon ennemi. Il est juste derrière moi, je peux sentir sa rage et sa haine d’avoir été doublé, pris à son propre jeu. Cléomène brandit un pieu qu’il s’est fabriqué pour me blesser mortellement. Si je me retourne pour mesurer la distance qui nous sépare, je suis perdu. Je continue droit devant moi. Je sens sa présence plus que jamais. J’enjambe de gros rochers, je passe sous un tronc, je contourne des arbustes. Je dois lui échapper. J’ai une motivation pour vivre maintenant. Ma muse existe.

J’imagine que ma muse s’est levée bien avant sa famille. Elle se dirige prestement vers la réserve de foin dans l’espoir de m’y retrouver. Elle ouvre prudemment la porte. Son cœur bat à tout rompre. Elle inspire un grand coup, jette un regard et constate désolée ce qu’elle avait annoncé, ma disparition.

J’imagine Cléomène derrière moi se demander comment m’arrêter. S’il lance son arme, il a de forte chance de la perdre. Je suis en mouvement. Je ne cesse de changer de trajectoire et de glisser derrière le moindre obstacle. Il me maudit à chaque fois que je sors de son champ de vision. Il force son allure pour me rattraper. A terme il y arrivera. Physiquement il me dépasse en tout point.

J’imagine ma muse sentir mon odeur sur le linge, toucher l’herbe sèche qui m’a servi de lit. Elle pleure des larmes de tristesses noyées dans ses souvenirs. Elle se retourne vers la porte. Elle a réfléchit pendant la nuit. Elle a fait un choix.
   
Cléomène n’est plus très loin. Il sert fermement son arme pour m’embrocher. Ses phalanges sont blanches, ses muscles tendus, son regard plus déterminé que jamais. Je décuple mes maigres forces, je donne le maximum. Quoi qu’il m’en coûte, je dois le distancer définitivement. Je dois vivre pour elle.

Ma muse se relève dans le cabanon. Son regard est sûr. Elle a décidé de tenter sa chance, de fuir une vie qu’elle ne souhaite pas, d’être libre.
   
Soudain j’entends des cris ou plutôt…des aboiements ! Je tourne spontanément la tête derrière moi, je ne comprends pas ce que j’entends. La réalité refait brutalement surface. Ce sont les chiens de l’hilote qui cavalent après moi en contrebas des arbres ! Ce n’est pas Cléomène !

Ma muse passe l’embrasure de la porte. Elle aperçoit la trace de mes pas qui se dirigent vers la colline. Je ne suis parti que depuis quelques minutes, elle pense pouvoir me rattraper. Elle connait plusieurs raccourcis. Cléomène ajuste son coup, dissimulé le long de la palissade de bois. De la main gauche, sans regarder, sans trembler le moins du monde, il plante sa victime à revers avec un pieu mal taillé.
   
Je m’arrête et je réalise avec horreur ce qu’il vient de se produire. Je suis complètement anéanti. Ce n’était pas les pas de mon ennemi, mais ceux de ma muse que j’ai entendu au réveil ! Ce n’était pas le souffle de Cléomène que je sentais sur mon cou, mais l’haleine des canidés.

Cléomène est effrayé en voyant les yeux surpris de la fille. Il pensait avoir affaire à moi. Il tombe à la renverse. Il recule, interdit par son geste et détale vers le bas du coteau.

Je rebrousse aussitôt chemin vers le cabanon. Je cours comme un fou après mon ennemi. Je cours comme un fou après ma muse. Je trébuche, je roule par terre, je mords violemment la poussière et les rochers. Je percute un arbre mort. Malgré une horrible douleur sur le flanc gauche, je me relève.  Je presse ma main sur la plaie, profonde et large. Je continue vers Elle. Je la vois gisant sur le sol. Je sens la vie s’écouler de mon corps.  Je vois la vie s’échapper de son regard. Je n’ai plus de force. Je sais qu’une branche aiguisée m’a transpercé.  Mon poumon est perforé. Je ne suis plus qu’à quelques mètres d’elle. Elle se tient le bas ventre. Je tombe. Je m’effondre. Nos regards se croisent.  Instinctivement je souris. Elle me sourit à son tour. Elle sourira pour toujours.

Il se produit alors une chose incompréhensible pour moi. Le temps se mélange. Je ne sais plus où je suis. Je tombe, je tourne dans le vide. Je perds pieds. Des images défilent dans ma tête comme les eaux d’un torrent en furie. Je ne reconnais rien, je ne comprends rien, mais ce dont je suis certain, elle est vivante quelque part dans le temps.

Ce n’est qu’un au revoir. L’univers s’est penché sur nous. Il vient de me montrer l’incroyable. A l’instant où mes genoux ont touché terre, au moment  même je me suis évadé dans le regard de ma muse, j’ai su que l’on se retrouverait dans une prochaine vie. Je l’ai vu  comme je vois maintenant la main tendue de Charon….
Ma première mort consciente. Pourquoi moi ? Je n’en sais rien. Je n’ai aucune réponse. Je sais seulement ce que l’univers m’a accordé : le droit de corriger mon erreur. 

dimanche 22 septembre 2013

Karma Chapitre 1


Chapitre 1

42 minutes.

Je m’appelle Maxime Hugo. Ne cherchez pas, c’est l’association la plus insignifiante que vous pourriez trouver entre un prénom et nom. J’en veux beaucoup à mes parents. Physiquement, je ne suis pas spécialement grand ni même particulièrement musclé. J’ai un épi dans les cheveux qui m’oblige à prendre plus d’un quart d’heure le matin pour me coiffer. Côté caractère, je suis un éternel insatisfait qui se prend la tête à peu près dix fois par jour. Mes goûts culturels sont assez aléatoires. J’aime les films compliqués où l’on ne comprend pas le scénario, les histoires d’amours qui finissent bien et le cinéma d’action plutôt trash. J’écoute de tout du moment que cela me plait. Des envies qui oscillent entre un son agressif et violent ou une douce mélodie d’ambiance. J’aime m’habiller avec style même si je ne trouve pas grand-chose correspondant à mes critères. Je suis difficile concernant mon alimentation mais grand spécialiste des pâtes. Je les assaisonne à toutes les sauces et de toutes les manières possibles.
Voilà à peu près tout ce que vous devez savoir sur mon CV.

38 minutes.

Aujourd’hui il fait beau. Un ciel bleu azur sans nuage  accompagné d’un soleil d’été indien qui bronze gentiment la peau au bout de cinq minutes. J’ai ouvert en grand les fenêtres de mon appartement situé au 4eme étage d’une belle avenue 19eme. De dehors remonte les rires des enfants et le murmure des passants. J’entends des chiens aboyés, le tramway signaler son arrêt. Dans le salon, la musique s’envole à travers un équipement audio 3.1 dernier cri. C’est ma chanson préférée, Dust in the Wind du groupe Kanzas. J’ai toujours pensé que les paroles ne racontaient que du vent. Avec des arpèges aussi parfaits, j’étais bien obligé de trouver le morceau excellent.

32 minutes.

Je me suis lavé il y’a quelques minutes avec un gel douche bio de la marque Biowood, une des rares cosmétiques qui ne teste pas sur les animaux. J’ai revêtu mon plus beau costume et j’ajuste maintenant ma cravate devant le miroir. Je prends mon temps pour que tout soit irréprochable à l’extérieur comme à l’intérieur. Instinctivement ou pas, je regarde pour la énième fois l’état de la chambre à travers le reflet. Impeccable. La couette du lit est parfaitement tendue, le sol et le mobilier sans trace de poussière ou de graisse, rien de superflu sur la table de chevet. Je finis de serrer le nœud coulant autour de mon cou, puis je m’écarte et étire un peu la chemise repassée quelques minutes auparavant. Je suis contracté, le cœur palpite, mes gestes sont hésitants et pourtant la plénitude me gagne à mesure que le temps avance.
La raison de ma nervosité est simple. Dans moins d’une demi-heure, j’ai rendez-vous avec le moment le plus important de toute mon existence. Je pèse consciemment mes mots. Ma destinée se joue sur ces quelques secondes. Rien, absolument aucun détail ne doit être laissé au hasard. La moindre surprise peut à tout moment faire voler en éclat un plan préparé par mes soins depuis une éternité.

Encore 25 minutes devant moi.
Je saisis un téléphone portable à carte posé sur mon bureau et je contacte le seul numéro disponible dessus. Une femme répond aussitôt. Sa voix est grave et langoureuse.
_ Je vous écoute.
_Je suis partant. Vous pouvez lancer l’opération. Je serai sur place ce soir pour exécuter ma part du contrat.
_ Parfait.
Pas un mot de plus. La communication coupe aussitôt. Je souris. Je prends ma tablette numérique et accède à mon mail. J’ai trois courriers à écrire. Le premier concerne la responsable d’un petit chenil de banlieue, le deuxième est destiné au cabinet du ministère de l’économie et le troisième est envoyé à Green Action, l’une des ONG internationales les plus controversée qui soit.
Plus que 18 minutes.
Curieusement j’ai soif. Je me sers un verre d’eau et j’en profite pour regarder une dernière fois mon chez moi. J’ai aimé être ici. Un appartement 4 pièces très bien situé un peu en retrait du centre-ville. Il n’y a pas une profusion de meubles dedans à part le nécessaire vitale. J’ai aimé cette simplicité, ce style Feng Shui que je me suis imposé depuis bien longtemps. La musique est passée sur Sting depuis 2 titres. Russian laisse planer ses notes nostalgiques. Une chanson qui me touche particulièrement. Mes yeux se posent sur la Box Internet. L’horloge m’indique que le temps s’égrène un peu plus.

11 minutes.

Je ferme les fenêtres, je ne sais pas trop pourquoi. Peut-être pour le locataire suivant. Je vérifie chaque pièce. Tout est propre, immaculé. Cette sensation de perfection me terrifie. Ce côté strict ne me ressemble absolument pas. Il était pourtant nécessaire. 

7 minutes.

Il est l’heure d’y aller. Pas de sac, pas d’affaire. Simplement une petite veste anthracite et les deux enveloppes que j’ai placées sur le meuble à chaussure de l’entrée. Je descends les escaliers calmement. A mesure que les pas me rapprochent du rendez-vous, il me semble à la fois légers et extrêmement lourds. Une étrange sensation que je n’avais jamais ressenti jusqu’alors. En traversant le hall de l’immeuble je croise comme prévu la gardienne. Une veuve quadragénaire qui espionne quotidiennement les habitants. Elle essaye de me parler, mais j’écourte tout de suite la conversation. Je lui tends la première lettre. Elle est totalement surprise. Elle le sera encore plus dans moins de 3 minutes.
J’avance jusqu’au bord du trottoir. Je respire un grand coup. Le soleil commence à me mordre le visage. Je tire la photo contenue dans la deuxième enveloppe. C’est un portrait de femme en noir et blanc. La fille est brune, les cheveux courts légèrement ondulés, le sourire à la fois large et énigmatique, les yeux pétillants cachés derrière des lunettes rectangles. L’expression de la femme est contradictoire avec cette assurance dans le regard étrangement fébrile. Il y’a quelque chose d’inaccessible mais diablement attirant dans ce cliché. Je ne l’ai jamais rencontré et elle ne sait absolument pas qui je suis. Nous nous connaissons pourtant depuis la nuit des temps. Je replace la photo et la glisse dans la veste près de mon cœur.

1 minute.

Je tourne la tête vers la gauche. Au fond de l’avenue, une berline allemande noire aux vitres teintées file à bonne vitesse dans ma direction. Mon rendez-vous. A son bord, sur le siège arrière gauche, un poids lourd de l’édition accompagné de trois personnes aussi méprisables les unes que les autres. La berline roule trop vite et dépasse de 40 km/heure la limitation routière. Ils sont pressés comme je l’avais espéré. 

24 secondes. Je respire encore une fois. L’air est légèrement frais. La chaleur du soleil me rassure. Il fait beau.

12 secondes avant mon rendez-vous. Je calme les palpitations de mon cœur sur le point d’exploser d’un moment à l’autre.

10 secondes. Je ferme les yeux.

6 secondes. J’allonge une première jambe.

4 secondes. Je penche mon corps en avant.

2 secondes. Je détends mes muscles. Il fait beau, tout va bien, tout est parfait.

0 seconde. Impact. La berline me percute de plein fouet. La calandre me brise brutalement le péroné dans un horrible craquement. Le genou se disloque en une centaine de morceaux. Mon buste penche violemment vers la gauche coupé par la puissance de l’impact. Mon bras percute le capot puis ma hanche et enfin ma cuisse. Mon crâne tape le pare-brise qui explose sous la violence de la projection. Pour finir, mon corps est propulsé en l’air comme un vulgaire chewing-gum.  

Dans la demi-seconde qui va suivre, ma tête heurtera le bitume de la route, éclatera et me tuera sur le coup. Mais avant de mourir, il me reste encore deux ou trois « trucs » à vous expliquer.

Sachez que ma vie n’est pas tout à fait la vôtre. Ma profession non plus. J’avais un don. Un don très particulier. J’étais capable de lire votre Karma. Chaque action de notre existence entraîne une réaction sur la grande toile d’araignée qui façonne notre destin. Des hommes, des femmes, des enfants, des rois, des pauvres, des dictateurs, des célébrités, des humains de tout bord m’ont employé depuis des siècles pour espérer vivre une existence de rêve dans leurs prochaines vies.

Je m’en moque éperdument. Toutes ces histoires n’ont fait que traverser mes vies, de simples illusions, rien d’autre.  « Elle et moi », nous avons passé des dizaines d’existences à nous rapprocher sans jamais parvenir à nous aimer. J’espère que la prochaine sera la bonne mais aussi la dernière. Parfois pour gagner il faut savoir perdre et croire en son destin. Alors aujourd’hui je meurs pour que nous puissions vivre ensemble demain…


Karma.

Première histoire à être publiée, je vous présente Karma. Une petite idée que j'avais eu au début du Dollchez blog, il y'a je ne sais plus, il y'a un bout de temps. Avec plus d'expérience forcément maintenant, je vais tacher d'aller jusqu'au bout de cette histoire. Elle se présentera sous la forme de petits chapitres à lire toutes les deux ou  trois semaines.

Karma c'est quoi ? 

Karma c'est l'histoire d'un type qui... non mieux vaut vous laisser lire le premier chapitre. 
Nous y voilà. Après plusieurs semaines à ruminer, à imaginer, à chercher, à planifier, à explorer, j'ai enfin pris la décision de lancer un blog d'écriture. 

Avant toute chose, je remercie Carole Maurel pour sa superbe bannière. Merci Sister !

Alors ici vous n'aurez que des textes et rien que des textes. Pas de point de vue, pas de billet d'humeur, pas de tripes à l'air, pas d'explosion, pas de photos, pas de femmes nues, pas de poiles, pas d'animaux, pas de Post It collés sur une vitre, pas de JJ Abrahams, pas de FIFA 14. 

Ici, j'essaierais tout simplement de vous faire voyager, rêver, surprendre mais surtout de tester. Je me suis lancé dans mon premier livre, une  grande saga imaginé depuis plus de 10 ans. Alors ce blog servira aussi de mise en chantier pour faire mes essais. Oui lecteur je vais avoir besoin de toi. Dis moi lecteur si c'est nul, pourri, génial, bof, exprime ta déception, ta joie, roule toi par terre, saute au plafond, balance ton ordi, viens déposer ta bile ou me faire un gros bisous. Bref tu l'auras compris, je te demande de me donner ton avis et de critiquer. lâche toi. 

En te remerciant très sincèrement, 

Ludo.